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Archive pour la catégorie ‘Miasmah’

KRENG • Grimoire [Miasmah, 2011]

Dans Miasmah le 17/06/2011 à 00:00

Il est 5h43. Dehors, se devine une lumière qui n’appartient plus à la nuit et pas encore au jour. Une empreinte gris neutre, jumelle de son négatif. Moment choisi pour ouvrir le Grimoire d’un Kreng que Miasmah, en inestimable explorateur de frissons et d’abimes, accueille pour la seconde fois. L’Autopsie Phénoménale de Dieu avait planté le décor aride et oppressant d’un théâtre surréaliste et noir. Grimoire le réanime et y déroule un nouvel acte, à la chute glaçante. En ces lieux et à cette heure, les voix ne sonnent plus que comme des pleurs ou des cris. Les cœurs trébuchent au moindre faux pas, le sang s’affole au premier frottement, au premier chuchotement. Le souffle est court. Complice du théâtre expérimental d’Abattoir Fermé, Pepijn Caudron sait installer ces tensions et instiller ces pointes d’angoisses. Son univers musical, pavé de bribes de jazz et de dialogues étouffés de séries Z, étire jusqu’à l’aube un noir bleu marine.
Au cœur de cette presque-plus-nuit et de ce pas-encore-jour, le piano hésite, le violoncelle rampe. Caisse claire et percussions, agiles et sèches, créatures nocturnes, glissent entre les ombres.
Il est 6h39. Un coup de hachoir final, un cri, vient de trancher les derniers fils de la nuit. Laissant comme seule pulsation, celle d’un cœur bancal, surpris et orphelin de cette peur amère qui l’avait accompagné.

(publié sur Autres Directions le 17/06/2011)

KABOOM KARAVAN • Barra Barra [Miasmah, 2011]

Dans Miasmah le 07/04/2011 à 23:00

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Une femme mâchonne quelques mots inintelligibles. Elle bougonne, ronchonne, marmonne. Et presqu’insulte. A-t-elle mal ? A-t-elle peur ? Elle s’endort. En seul témoin, un piano famélique. Plus tard, plus loin, s’élèveront les notes d’une guitare maltraitée et le ricanement de percussions bancales.
Le décor de tripes et de blues est planté. De ces blues qui suintent des nuits et des peurs. Peurs des faux-pas qui, à travers des lames de parquets éclatées, font basculer dans un ailleurs noir. Ou dans un vide blanc.
Barra Barra, l’œuvre de Kaboom Karavan, est un freak-blues acoustique. Il a la même moiteur rêche, la même pesanteur avide que les bandes-son de Dead Man (Neil Young) et Paris, Texas (Ry Cooder). Une affaire d’errance et de dérive. De couloirs et de passages. Où chaque pas improvisé se heurte à des bris de glace, des frottements indistincts ou des grincements allusifs.
Chez Miasmah, on a toujours su esquisser le sens de la dérive et de l’angoisse. On a souvent eu en bouche le goût métallique du sang et du baiser fatal. Mais rarement a-t-on approché la folie d’aussi près. Créatrice, spontanée et sans limites. Tentation du laisser-faire et du lâcher-prise ultime.

(publié sur Autres Directions le 08/04/2011)

JUV • s/t [Miasmah, 2011]

Dans Miasmah le 12/02/2011 à 00:00

Dans un monde où “juv” signifierait “joie”, Louis Jouvet aurait enflammé les planches pour son interprétation de La Dame de chez Maxim. Et Louis De Funes aurait exprimé avec justesse la quintessence de l’œuvre d’Ibsen. Dans notre monde, “juv” est un mot norvégien qui signifie “abime, vide, chute”.

Juv est aussi le nom du projet musical d’Are Mokkelbost et de Marius von der Fehr. Un projet qui prit racines il y a quatorze ans. L’amitié, la complicité et le projet furent enterrés. Rien ne vit le jour. Jusqu’à, enfin, ce dénouement, cet aboutissement. Au bout de ce long sommeil, une œuvre intacte et tranchante, figée par le temps jusque dans les photographies qui l’illustrent : théâtre et acteurs d’alors. Jeu d’ombre sur un sommet des Îles Lofoten et portrait d’époque des complices.
Cette matière musicale, enregistrée entre 1996 et 1998, n’était peut-être même pas destinée à être écoutée par d’autres. Elle devient la plus noire et la plus radicale que Miasmah ait pu offrir à ce jour. La gravité comme fatalité, la violence comme véhicule, la noirceur comme horizon. Dans cette descente en chute libre, la guitare est l’élément moteur. Jouant un rôle d’accélérateur fou, elle grince, hurle et broie samples et field recordings méconnaissables. Le long de cette folle paroi, au cœur de ce bruit noir, Infinitiv est un vent glacé et vertical. Undergang, l’antre d’un bestiaire hurlant. Et Revolusjoner, un cauchemar migraineux et liturgique. Dans notre monde, Juv est un cri.

(publié sur Autres Directions le 12/02/2011)

FNS • s/t [Miasmah, 2010]

Dans Miasmah le 26/05/2010 à 04:00

Erik Skodvin et son label Miasmah ont pris coutume de proposer des références venant enrichir une merveille de catalogue musical — et graphique — à la beauté froide et bleutée. Si l’album éponyme de FNS (pour Fredrik Ness Sevendal, un vétéran de la scène expérimentale d’Oslo) conserve la même noirceur glaçante, c’est à travers la construction d’un univers sonore largement autant hallucinogène qu’anxiogène. Un univers tirant son pouvoir de répétitions de motifs de guitare, de longues improvisations et de voix éthérées.

Difficile, alors, de ne pas considérer FNS — par ailleurs, ré-édition augmentée d’un CD-R paru en 2005 sur le label Clearsnare Records — comme une incursion en terre freak-folk. Comme une excursion au pays de Espers, Charalambides et Six Organs Of Admittance. Difficile, en effet, de ne pas considérer Wooden Leg ou Dream comme des pistes issues du même carnet de voyage que le long trek initiatique de Rivers Of Transfiguration.

FNS. Six titres débutant par quelques secondes des mêmes accords. Évoluant ensuite, chacun à leur manière, et portés par une belle variété d’instruments secondaires et de post-traitements. Six titres comme autant de destins parallèles d’un effet papillon. Comme autant de facettes d’un folk de boucles et de drones.

Touches acoustiques (guitare, glockenspiel) sur fond de bourdon électrique pour Silence To Say Hello. Tension bruitiste pour Sappélur. Duo de guitares en soutien de voix-âmes en peine pour Wooden Leg. Épique boucle cosmique — au bord de l’explosion et finalement retenue — pour Flaggermusvingers Vift I Dimmet., unique mais remarquable ajout depuis 2005.

FNS, digne référence d’un label cultivant la beauté de l’angoisse. A la même tension de corde raide, à la même raideur de nuque. Tout juste détendue par quelques absences hypnotiques.

(publié sur Millefeuille le 31/05/2010)

ELEGI • Varde [Miasmah, 2009]

Dans Miasmah le 15/10/2009 à 23:00

Le décor est hostile. Il est celui des premières expéditions polaires. Toujours héroïques. Souvent tragiques. Comme celle de Roger Scott, en 1912. A la conquête du Pôle Sud, il atteignit bien son objectif. Mais il y découvrit que Roald Amundsen l’avait précédé, un mois auparavant. Sur le chemin d’un retour cruel, Scott et ses compagnons se firent piéger par le froid et la faim.

Le décor est angoissant. Comme ce malaise indicible, soulevé par l’étrange Angekok. Habité par un gémissement oppressant, par un chuintement à la limite de l’humain, et dont on ne sait s’il s’agit de peur ou de transe. Angekok. Un chaman, en inuit.

Cet univers, sur lequel planent la solitude et la peur, est celui construit par Elegi pour Varde, second volet d’une trilogie entamée en 2007 par Sistereis. Après une évocation claustrophobe des fonds marins, et toujours chez Miasmah, le label à l’impeccable romantisme noir de son compatriote Erik Skodvin (Deaf Center, Svarte Greiner), le Norvégien Tommy Jansen illustre avec réalisme l’angoissant Antarctique.

Neige pelletée et foulée. Blizzard et craquements de glace. Mêlant de lugubres field recordings polaires à une trame de violon, de scie musicale et de basse, Varde immerge dans cette antichambre de la mort, avec la même force qu’une caméra subjective.

Et lorsqu’une ultime oraison radiophonique — ou est-ce un poème ? — vient conclure ce voyage initiatique aux limites du froid et de la mort — on pense à Dead Man — , c’est la paix qui s’installe enfin. Den Store Hvite Stillhet, Le Grand Silence Blanc.

(publié sur Millefeuille le 16/10/2009)

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